On ne demande pas à la musique de ressembler à ses auteurs. Disons que ça n’est pas le genre de critère qui doit rentrer en ligne de compte quand on écoute un disque. Parfois (souvent) la musique est meilleure que les gens qui la font et tout le monde est content. Parfois, au contraire, les gens sont plus intéressants que leur musique et lorsqu’on les connaît, on est assez gêné à la longue.
Il se trouve que je connais bien les gens qui composent Nelson et que j’étais très impatient d’entendre ce qu’ils allaient bien pouvoir proposer après un silence discographique de quatre ans. En 2007, le premier album « Revolving Doors » propulsait Nelson au rang des formations les plus exigeantes et passionnantes des environs. Leur cold wave nerveuse et cérébrale, lardée d’une fièvre toute contemporaine (TV On The Radio, Liars) leur assura un large succès critique. C’était mérité. Sur scène autant que sur la platine, la chose était impressionnante de cohésion et de force de frappe. On avait affaire à une formidable mécanique noire et profilée, tellement à l’aise avec son sujet qu’elle se permettait de ne surtout arrondir aucun angle. C’était un bloc, c’était massif. Ils étaient les meilleurs pour ça.
Seulement, plus je connaissais les Nelson, plus je me rendais compte d’à quel point la marge de progression potentielle de Nelson était énorme. A quel point leur talent de songwriters, leur esthétisme obstiné, leur curiosité et leur enthousiasme n’étaient encore qu’effleurés dans « Revolving Doors », au profit d’une volonté légitime pour un premier album de, justement, « faire bloc » avant tout. C’est ce qui frappe le plus sur « Dancers Runners ». On entend y distinctement un groupe plus « à l’écoute » : à l’écoute de beaucoup de musiques tout d’abord. Je les sais infatigables adeptes de certains francs-tireurs de l’indie – Yo La Tengo, The Notwist, Menomena, Why?, Broadcast, Baths, Dizzee Rascal… – autant de nuances subtiles qui allaient bientôt s’ajouter à leur palette. Mais un groupe aussi et surtout plus « à l’écoute » de lui-même, de ce qu’il entend exprimer, et moins de l’effet qu’il souhaite produire.
En resserrant ainsi la focale sur les individualités dont il se compose, Nelson développe des trésors de souplesse et de jeu collectif : « On The Outskirts », « Toronto » ou « A Book About Those Runners » rivalisent de finesse d’écriture et de puissance effilée, pour redéfinir les contours de leur son – à la fois plus pop, plus tranchant et élégant. Preuve s’il en était d’une maîtrise et d’une confiance régénérées, le bloc d’autrefois s’autorise, avec bonheur, quelques grandes fissures, des voiles d’une belle mélancolie européenne (« Marauders », « River Bond »), ces moments magiques où Nelson baisse enfin la garde pour fixer droit dans les yeux l’étendue de ce dont il est capable.
Le suggérer plus que l’affirmer. Laisser les chansons parler pour elles.
Des chansons de ce niveau, « Dancers Runners » en contient dix. Et quand je les écoute, je fixe droit dans les yeux ces personnes que je connais. Elles leur ressemblent.
M.C.
Sometimes (often), the music made is better than its maker, which is okay. Sometimes the maker is better than his music, which can get awkward. The fact is, you don’t have to resemble the music you make. But none of this should influence the way you listen to music.
As it turns out, I know the members of Nelson very well, and I was very impatient to hear what they were going to come up with after four long years of studio silence. Their first album « Revolving Doors », released in 2006, revealed Nelson as one of the most fascinating and demanding bands around. Dipping from the same murky pools as some of their contemporaries (TV On The Radio or the Liars), their nervous and brainy blend of cold wave brought them a well-deserved critical success. On stage and on record, they were impressively cohesive and powerful. It was a dark and defined machine, so fluent that no corners needed to be cut. They formed one block, they were massive. Which is why they were the best.
But the more I knew the men behind Nelson, the more I realised how much more they could be, how huge Nelson itself could become. The massive oneness that they had achieved on « Revolving Doors » had only hinted at their song writing talent, their stubborn aestheticism, their curiosity, their enthusiasm.
And « Dancers Runners » has confirmed just that. Clearly, the band has kept their ears wide open to a lot of new music. I know them to be die-hard fans of indie music constants such as Yo La Tengo, The Notwist, Menomena, Why?, Broadcast, Baths, Dizzee Rascal, and so on; all these colours and nuances which have enriched their musical palette.
But above all, they have listened to their own inner feelings, concentrating on what they wanted to say rather than how they wanted to say it. By focusing more on their individuals, Nelson have created a few gems of supple teamwork: « On The Outskirts », « Toronto », or « A Book About Those Runners » are treasures of fine composition and power, redefining their sound as something sharper and elegant, yet more accessible. Self-controlled and self-assured, the concrete block that was Nelson has happily exposed a few cracks, a few beautiful glimpses of old-world melancholy (« Marauders », « River Bond »), magical moments where the band finally eases up a little and acknowledges the whole scope of what they are capable of. All of this subtly, suggestively, letting their songs say it all.
The ten songs of « Dancers Runners » are all examples of this. And, as I listen to Nelson, I stare into four faces and see how the music resembles its makers.
M.C.